« Avec leurs mains dessus leurs têtes, ils avaient monté des murettes… »

Comme le dit Fernand Braudel1 de la Méditerranée, la beauté des choses dissimule bien souvent les trahisons de la géologie et du climat2. Il a fallu tout y construire, souvent avec peine. Un paysage créé de mains d’hommes est fragile : les murettes sont sans cesse à reconstruire ; que l’homme relâche un moment son attention et ses soins, et les terrasses patiemment édifiées à flanc de montagne s’effondrent, envahies par les broussailles. La nature se mélange alors au travail de l’homme et crée un nouveau paysage, tel le Spean Thma , pont de pierre à Angkor, où végétation et pierres sont dorénavant indissociables3.
En 1720, de viles considérations commerciales avaient laissé pénétrer la peste à Marseille. Pour se protéger, le Comtat Venaissin, propriété du Saint Siège, s’accorda avec la France et son régent pour l’érection d’une ligne commune protégeant les terres pontificales. Près de 25 kilomètres de cette ligne sanitaire sera constituée d’un mur de pierre sèche de six pieds de haut, de Monieux à la Combe de Cabrières, en suivant la crête des montagnes. Mais quand la peste atteint Avignon, la France se sert alors de cette muraille pour enclaver les états papaux. Durant cette peste, le Comtat perdit un cinquième de sa population4 et dut engager des dépenses énormes pour lutter contre l’épidémie, notamment pour construire cette muraille qui fut nommée « ligne de la malédiction ». Les portions du mur restituées sont aujourd’hui un témoignage de la lutte engagée par l’homme contre la maladie et contre la mort5.
Nos terres sont jalonnées de ces murs de pierres sèches, qu’ils permettent de nourrir les hommes, les relient ou les divisent. Aujourd’hui encore des murs se construisent et c’est à nous de choisir quel témoignage de notre époque nous désirons léguer à la postérité.
2 Pour apprécier en toute simplicité l’oeuvre de Braudel : La Méditerranée, sous la direction de Fernand Braudel, Paris, Arts et métiers graphiques, 1977, 464 p.
3 Cette intrication, particulièrement mise en valeur dans l’incroyable temple de Ta Prohm, volontairement laissé à l’étreinte de la jungle, se trouve restituée dans les photos de l’ouvrage : Marilia Albanese, Angkor, Paris, National Geographic Society, 2006, 288 p. Pour une lecture de vacances, André Malraux, La voie royale.
4 Pour les conditions de vie en période d’épidémie : Albert Camus, La peste, qui se déroule à Oran, durant la période de l’Algérie française.
5 La muraille de la peste, collectif, Ed. Pierre sèche en Vaucluse/Alpes de Lumière, Saumane/Mane, 1993. Le dernier chapitre porte sur la reconstruction de quelques tronçons de ce mur.